jeudi 31 janvier 2013

L'électricité ne sauvera pas la voiture individuelle

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, j'avoue que le matraquage médiatique autour de la voiture électrique m'interroge. Cela me donne l'impression que les constructeurs cherchent à nous convaincre que la fin programmée du pétrole ne va rien changer, et qu'en remplaçant nos vroum vroum par des zzzz zzzz, le monte restera tel qu'il est.

Alors bien entendu, comme l'autonomie de ces voitures est juste pathétique, on invente de nouveaux modèles, comme celui de Renault avec la société israélienne Better Place (on garde un modèle de rechargement équivalent à celui des carburants liquides, vous allez en station et on vous change les batteries "à plat" par des batteries chargées) et tout devrait...rouler !

Sauf que personnellement, je n'y crois pas une seconde. Tout d'abord parce que ces voitures coûtent un bras, rendez-vous compte que la petite citadine Zoé coûte près de 16000 € auxquels il faut ajouter un minimum de 80 € par mois pour les batterie (source). Ensuite parce qu'à ce prix délirant s'ajoute une autonomie juste ridicule de 150 km maximum. Enfin et comme j'en ai déjà parlé, le modèle de la voiture individuelle a du plomb dans l'aile (cygne, aile...humour !).

Mais ayons confiance en nos constructeurs et admettons que la voiture électrique vienne, peu à peu remplacer nos autos thermiques. Je dis "peu à peu" car le site Automobile Propre (ah, rien que l'association de ces deux mots me donne de l'urticaire !) nous apprend que 2012 a vu la vente de 5663 voitures électriques en France dont il faut retrancher les 1543 Bolloré Blue Car, soit le total prodigieux de 4120 voitures.

Je me suis alors demandé s'il était vraiment réaliste, énergétiquement parlant, de croire qu'un jour on puisse remplacer tout notre parc thermique par le même électrique, toutes choses égales par ailleurs, c'est à dire en gardant un modèle de mobilité largement basé sur le déplacement motorisé individuel. Allons y, étudions cela.

On commence par récupérer et les chiffres intéressants sur le site de l'INSEE sur la parc automobile de 2011 et le kilométrage par voiture.

Source : INSEE

Le calcul du kilométrage national global donne : 398 846 100 000 km parcourus en 2011 par les voitures françaises, soit environ 400 milliars de km, soit toujours environ 10 millions de fois le tour de la planète, pour un si petit pays, c'est hallucinant, non ?

Le magasine Challenges a eu la bonne idée de fournir des chiffres de consommation des voitures électriques. Pour les plus pointus, Tom Murphy a aussi fait un billet sur cette consommation avec des comparaisons essence versus électrique. Pour les calculs, je me suis basé sur l'article de Challenges, et choisi une voiture intermédiaire, la Nissan Leaf dont la consommation est estimée à 13.7 kWh pour 100 km.

400 milliars divisés par 100, cela nous donne 4 milliards de centaines de km pour lesquels il faut 13.7 kWh, soit une consommation annuelle d'environ : 54.8 TWh pour alimenter ces près de 32 millions de voitures.

Ok c'est bien joli, mais avec quoi je peux bien comparer ça ? Par exemple avec un réacteur nucléaire, facile. Un réacteur nucléaire classique en France, affiche une puissance moyenne de 1.3 GW, par "classique" il faut comprendre "réacteur à fission" ceux que l'on exploite en France. La fusion n'est toujours qu'un rêve de scientifique, et l'EPR, plus puissant avec 1.6 GW...ben on sait toujours pas comment le faire marcher apparemment. Comme nous en avons déjà causé ici, ce réacteur a un facteur de charge typique de 75%, c'est à dire qu'il fournit sa puissance nominale 3/4 du temps, le quart restant il est à l'arrêt en maintenance.

Sur une année, ce réacteur fournira donc 8,5 TWh d'énergie, la division est toute bête, pour alimenter près de 32 millions de voitures électriques, il faut construire un minimum de 7 réacteurs nucléaires, pas énorme en fait. C'est vrai.

Septembre 2013 - Mise à jour : Sauf que...le rendement de la production électrique tourne autour des 30%. Ca veut dire quoi ? Tout simplement que pour 1 kWh d'énergie que vous consommez (on l'appelle "finale"), il aura fallu produire 3 kWh d'énergie à la centrale (énergie que l'on appelle "primaire"). Autrement dit, ce ne sont pas 7 réacteurs qu'il faudrait construire, mais nous serions plus proche d'une vingtaine. Totalement infaisable.

De toutes façons, il faudrait alors composer avec quelques menues difficultés :
  • Le gouvernement s'est engagé à baisser la part du nucléaire dans le mix-énergétique français (je ferai un billet là dessus bientôt), sans que l'on sache bien vraiment comment et pourquoi, mais c'est un fait,
  • Le parc nucléaire français est actuellement composé de 58 réacteurs, qui sont relativement vieux, c'est à dire que dans les 20 ans qui viennent, décision sera très probablement prise d'en fermer quelques uns, et pour celui de Fessenheim, c'est déjà acté,
  • La catastrophe de Fukushima nous a rappelé qu'un accident est toujours possible, et a de fait rendu le nucléaire socialement difficile à accepter, d'une façon globale dans la population, mais aussi plus localement, c'est le fameux syndrome NIMBY
  • Le nucléaire est une énergie fossile, à savoir qu'il repose sur une ressource non renouvelable à l'échelle du temps humain, donc un jour, ce sera fini.

Alimenter 32 millions de voitures particulières à l'électricité semble donc un pari perdu pour le nucléaire. Essayons voir avec des éoliennes, c'est facile, il faut environ 2500 éoliennes pour remplacer un réacteur, on arrive donc à un total de 17500 éoliennes. Chiffre là aussi pas énorme quand on y réfléchit, mais quand on regarde les oppositions locales dès qu'il faut implanter un moulin, là non plus, c'est pas gagné.

Tout cela donne l'impression que la population veut le beurre, l'argent du beurre et la crémière, non ? Cela est juste le résultat d'une mauvaise éducation aux sciences et techniques, et aux médias qui ne font que moyennement leur boulot sur ces questions.

Maintenant, il y a aussi du boulot à faire côté constructeurs. Parce que la façon dont ils mettent aujourd'hui en place cette transition vers l'électricité ne me semble pas si judicieuse. Prenons le cas de la Renault Fluence, qui a le grand mérite d'exister en version thermique ET électrique. La version thermique DCi 105 pèse environ 1280 Kg, quand la version électrique accuse plus de 1600 Kg sur la balance ! Que s'est-il donc passé ?

On a enlevé un moteur diésel et sa transmission, pour mettre à la place des moteurs électriques avec le contrôle commande (160 Kg) auxquel sont venus s'ajouter 280 Kg de batteries ! Ajouter quelques menus équipements supplémentaires et voilà, un tank ! avec même pas l'autonomie...d'un tank ! Ou comment plomber le rendement d'un système qui mérite pourtant mieux.

Le plus gros souci de la voiture électrique est là. Cette transition devrait être alors l'occasion de modifier l'usage de la voiture (ça vient doucement), notamment en généralisant l'auto partage, le co-voiturage, etc ; mais aussi en travaillant sur l'objet voiture lui-même, quel intérêt en effet de déplacer 1.6 T pour trimballer 70 Kg de viande, surtout en ville où le trajet moyen est hyper court, 11 km. Mais ça bouge, notamment et encore avec Renault et sa Twizy, mais PSA est aussi sur le coup avec sa VéLV. Mais là encore, près de 500 Kg et 8000 € pour un truc sans porte (la Twizy), c'est risqué.

La conclusion s'impose d'elle-même, il n'y aura jamais 32 millions de voitures électriques. Il y en aura, c'est certain, toutes les flottes professionnelles à faible kilométrage quotidien passeront certainement à l'électrique.Certains "early adopter" sauteront aussi le pas. Mais comme avec les agro-carburants qui utilisent des terres qui pourraient servir à nourrir du monde, au fur et à mesure que la voiture électrique prendra son envol, le problème de la gouvernance de la consommation électrique deviendra de plus en plus aigu, il faudra alors décider si l'électricité servira en priorité nos usages quotidiens (cuisine, eau chaude, appareils en tous genres), ou nos besoins de mobilité.

On passera alors d'une problématique technique, à une problématique politique, et c'est en général là que les ennuis commencent.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Pour avoir le véritable ordre de grandeur, je vous conseille plutôt ceci :

http://futura24.voila.net/petrole/voiture.htm

Parce que se limiter aux voitures, c'est loin du monde réel.

Pas de pétrole : pas de voitures ni de camions - La disparition du pétrole ne pourra pas être compensée par des pétroles synthétiques, ni par les agrocarburants, l'hydrogène ou l'électricité. Cela entraînera la disparition d'une grande partie des voitures et des camions. Les agglomérations démesurées devront céder la place à de petites villes autonomes en énergie et en nourriture.

Romuald TISSERAND a dit…

Je suis gentil, c'est Noël, je publie votre lien.

Vous avez bien noté que ce billet se nomme "L'électricité ne sauvera pas la voiture individuelle" et qu'il fait suite à un précédent billet sur la voiture.

Tout ça pour dire que si j'avais voulu parler des camions, je l'aurais appelé autrement.